A164 - L'intercomunication dans l'Union européenne

L'intercommunication dans l'Union européenne

 

interview du politologue Andrea Chiti-Batelli par l'agence de presse Disvastigo

 

Est-ce que la "lingua franca" en Europe peut être différente de celle de la puissance dominante ?

 

Nous avons parlé de cela avec Andréa Chiti Batelli, politologue, auteur entre autres de "Una lingua per l'Europa" (Une langue pour l'Europe), "Unità europea e pluralità délie culture" (Unité européenne et pluralité des cultures), "La politica d'insegnamento délie lingue nella Comunità europea" (Lapolitique d'enseignement des langues dans la Communauté européenne), "Europa délie culture e Europa délie lingue" (L'Europe des cultures et l'Europe des langues), et "Intégration européenne et pouvoirs des Régions".

 

Disvastigo: Plusieurs articles et interviews plus ou moins récents ont à nouveau traité des langues au sein de l'Union européenne et du risque de leur disparition graduelle au profit de l'anglais. Qu'en pensez-vous?

 

Andréa Chiti-Batelli: Ces articles manifestent l'erreur fondamentale, que j'ai constatée dans tous les autres écrits que j'ai eu l'occasion de lire à ce sujet, à savoir l'ignorance de la simple loi sociolinguistique suivante : le rôle de 'lingua franca' est toujours joué par la langue de l'état dominant. Si cette injustice persistait, on ne pourrait que se limiter à une bataille d'arrière-garde et, finalement, l'anglais détruira les autres langues. La progression de l'anglais est de plus en plus rapide. Il suffit de se rappeler que la plupart des revues scientifiques européennes sont publiées en anglais, que l'on conseille à beaucoup d'étudiants en sciences de rédiger leurs travaux en anglais, et que c'est en anglais qu'on donne des cours, même dans quelques universités italiennes. On enseigne même l'anglais dès l'école primaire. Ceci est donc, ou pourrait au moins être, le début de la fin des langues et cultures non anglaises.

Disvastigo: On utilise actuellement trois langues de travail au sein de la Commission européenne, du moins en théorie, et on évoque même une quatrième, qui devrait être l'espagnol, ce qui mécontente fort les italiens, qui voudraient voir progresser leur propre langue.

Andréa Chiti-Batelli: Proposer pour l'Europe deux, trois ou quatre langues de travail n'est qu'une étape intermédiaire pour rendre moins choquante l'utilisation finale de l'anglais.

Disvastigo: Que faut-il donc faire? En Europe, où il y a encore beaucoup d'analphabètes, il est insensé de proposer un plurilinguisme généralisé et le besoin d'une lingua franca européenne se manifeste de plus en plus dans tous les domaines, et cela encore plus suite à l'augmentation du nombre de membres de l'Union européenne.

Andréa Chiti-Batelli: Dans l'état actuel des choses, cette langue ne peut

malheureusement être autre que l'anglais, car la lingua franca - le babylonien, le grec, le latin, le français selon l'époque - a toujours été celle du pouvoir dominant dans les domaines économiques, scientifiques et militaires.

Disvastigo: Dans une interview, l'ancien ministre de l'instruction publique, Tullio De Mauro, a affirmé: "l'anglais joue un rôle translinguistique et l'existence d'un idiome translinguistique n'a jamais supprimé les autres" et encore, dernièrement, à ceux qui lui demandaient, si en choisissant l'anglais, on ne risquait pas de mettre en péril la richesse des langues nationales, il a répondu: "Ne nous excitons pas pour des alarmes non sérieuses et rappelons-nous que c'est justement quand le latin est devenu la langue officielle, que les langues romanes ont vu le jour d'un bout à l'autre de l'Europe".

Andréa Chiti-Batelli: La langue hégémonique d'une puissance hégémonique a toujours exercé des effets destructeurs sur les langues dominées. Tous les partisans de l'anglais, et en particulier les professeurs de langues, se taisent ou se rendent hypocritement coupables de sous-estimer cet effrayant revers de la médaille. Le latin a été une langue férocement « glottophage » qui, dans l'Europe antique, a éradiqué les langues des peuples et des pays dominés par l'Empire Romain en commençant par la langue de mes ancêtres, les Etrusques. Mais, quand la langue romaine a cessé d'être la langue de l'Empire, et -fait peut-être même plus important- n'a plus été la langue maternelle d'aucun peuple, elle a encore pu jouer le rôle de langue de culture, de science et d'Eglise pendant plusieurs siècles, sans pour cela empêcher l'évolution des langues vulgaires et des autres langues de l'ancien continent: son effet « glottophage » a complètement cessé pendant le Moyen Age. Donc celui qui soutient ou accepte l'anglais, ou tout simplement se résigne à l'accepter, doit aussi se rendre compte que les autres langues, y compris les plus importantes, se verront réduites en moins d'un siècle au rôle de dialectes, étape qui précède la disparition, comme le reconnaissent de plus en plus de linguistes et de savants.

Disvastigo: L'avenir n'est donc pas brillant, mais devons-nous accepter les lois de la sociolinguistique?

Andréa Chiti-Batelli: Seule une langue qui n'est pas la langue maternelle de quiconque pourra jouer le rôle de lingua franca européenne et universelle sans menacer de détruire les autres langues, et même en respectant et en protégeant leur existence. Il faut aussi souligner une autre vérité qui est - apparemment intentionnellement -ignorée de tous. La loi socio-linguistique évoquée ci-dessus rend toutefois pour le moment totalement abstraite et utopique l'adoption d'une langue neutre planifiée comme langue auxiliaire, d'abord en Europe et ensuite dans le monde entier. Il est vrai que l'espéranto se prête déjà à cet usage et que plus d'un siècle expérience a prouvé son utilité pratique et sa facilité. Il est vrai que l'espéranto met tout le monde au même niveau et qu'il ne crée pas des peuples "plus ou moins égaux que les autres". Cependant, pour le moment, l'espéranto - et cela est essentiel — ne dispose pas de la puissance politique, du carburant capable de le mettre sur orbite.

Disvastigo: Quand on parle d'espéranto, les gens réagissent généralement de façon négative. On reproche à l'espéranto d'être une langue artificielle, construite de toutes pièces.

Andréa Chiti-Batelli: La plupart des gens ignorent qu'il y a même des langues

nationales, faites de toutes pièces, comme le nouveau norvégien, l'hébreu, l'estonien. Un des plus célèbres linguistes, M. Martinet, a dit que toutes les langues sont en fait artificielles, que lui aussi a créé des mots, de même que mon compatriote Bruno Migliorini, qui est l'auteur d'un livre sur "les mots d'auteurs". Quand un projet linguistique est accepté par un groupe d'hommes, il devient de toute manière une langue et évolue comme toute autre langue. L'espéranto est une sorte de langue indo­européenne, construite sur base des richesses du lexique européen. Il possède cependant en même temps une structure morphologique et syntaxique, qui s'apparente d'une certaine manière aux langues agglutinantes et isolées, ce qui le rend relativement facile à apprendre également pour ceux qui parlent ces langues.

Disvastigo: Cependant, cette force politique, que vous estimez nécessaire, est difficile à mettre rapidement en marche, tenant compte de l'urgence du problème et de la méfiance à l'égard de la langue dite internationale.

Andréa Chiti-Batelli: Le deus ex machina pour résoudre une situation apparemment sans espoir pourrait bien être l'Union européenne, à condition que celle-ci puisse être transformée, comme l'espèrent les fédéralistes, en un véritable Etat fédéral. Alors, l'Union européenne aura besoin, en son sein, d'une langue officielle fédérale, qui ne privilégiera aucun de ses membres, et elle sentira la nécessité - aussi envers le monde extérieur - de lutter contre l'hégémonie de l'anglais, hégémonie qui n'est pas seulement linguistique, mais devient inévitablement aussi une domination politique.

Disvastigo: Pouvons-nous donc seulement espérer que se constituera un Etat Européen et qu'on éprouvera le besoin d'une langue fédérale neutre ? Devons-nous attendre passivement?

Andréa Chiti-Batelli: Non. Voici la stratégie que je voudrais suggérer: accepter pour l'instant - dura lex, sed lex - l'anglais, qui hic et nunc n'a pas d'alternatives, tenant

compte de l'actuel équilibre, ou plutôt du déséquilibre, du pouvoir international. Mais en même temps lutter sur les deux fronts suivants : 1 ° dénoncer les risques graves causés à moyen terme par ce déséquilibre, non seulement pour les langues mais aussi pour les cultures des peuples de l'Europe qui, privés des langues dans lesquelles ils s'expriment, seront petit à petit anéantis dans une misérable anglophonie universelle ; 2° s'engager de manière décidée et consciente pour réaliser la fédération européenne, en active collaboration avec les mouvements qui poursuivent cet objectif. Cette fédération pourra actualiser l'alternative espéranto, comme premier pas vers une extension à l'échelle mondiale. Mais il reste peu de temps et on atteindra bientôt le point de non-retour. A un moment donné, le coût d'une conversion vers une langue planifiée paraîtra trop élevé, voir même une telle conversion sera jugée irréalisable, indépendamment de son coût. D'où la nécessité de s'engager tout de suite et énergiquement dans cette lutte, en mettant toujours au premier plan l'enjeu suivant: la survie ou la destruction de T'identité européenne', qui consiste intégralement en la pluralité de ses langues et de ses cultures. Empêchons, tant que cela est encore possible, que cette éco-catastrophe linguistique qui nous menace de plus en plus devienne une réalité. Cette menace est aussi grave que celle de l'éco-catastrophe environnementale et, plus grave encore, contrairement à cette dernière, les gens n'en ont pas encore pris conscience.

 

 

 

Giorgio Bronzetti

 

Traduit par Yves Eeckhout, Hervé Mougin et Remy Sproelants

 

Nota bene: L'article est paru dans le journal "La Cronaca d'Abruzzo" le 28 juin 2006 sous le titre "Les progrès de l'anglais et les risques pour les cultures européennes — La pluralité linguistique de l'Europe en danger"- Interview du politologue Andréa Chiti-Batelli.

 

L'intervieweur est Giorgio Bronzetti, directeur de l'Agence de Presse Disvastigo, dont les articles paraissent régulièrement dans la presse régionale. Cette fois-ci il est présenté comme président de "Allarme Lingua", une association de défense des langues. La partie rouge peut être omise si l'on n'a pas assez de place.

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